Discours de la Présidente du Département, Chaynesse Khirouni
Seul le prononcé fait foi.
Mesdames, Messieurs, Cher·e·s collègues,
Nous ouvrons cette session dans un contexte de tensions multiples. Elles traversent le monde, le pays, et s’invitent jusque dans les vies ordinaires. Les repères se déplacent, les certitudes s’effritent, les colères circulent vite. Dans cette période, un danger nous guette : celui de nous accoutumer au bruit, à la dureté, à l’idée que tout cela serait désormais la norme.
Je crois au contraire que nous ne devons pas nous résigner. Nous ne devons pas banaliser la violence du monde, l’essoufflement démocratique, l’inquiétude sociale. Ces renoncements silencieux fragilisent notre destin commun. Dans ces périodes de trouble, il est salutaire de se souvenir des fondements de notre histoire collective : l’émancipation, le progrès social, le partage de la richesse produite, et cette conviction que la République n’est pas un symbole abstrait mais une promesse concrète — des droits effectifs, des services publics solides, de la dignité, de l’égalité.
Nous avons célébré récemment les 120 ans de la loi de 1905. Ce n’est pas une commémoration figée : c’est un rappel brûlant d’actualité.
La laïcité est ce qui permet de faire peuple sans se diviser, de protéger la liberté de conscience et de garantir que la puissance publique n’exclut personne.
De la même manière, l’héritage du Conseil national de la Résistance nous éclaire encore : au sortir du pire, il a su faire le choix du meilleur. Il a posé une ambition immense dans un pays en ruine : une solidarité organisée, une protection sociale forte, la dignité du travail, et l’affirmation que la République, pour être durable, devait être sociale.
Cela nous rappelle une évidence essentielle pour nos débats d’aujourd’hui : la République ne tient pas par le verbe. Elle tient par des réalités tangibles et lorsque l’égalité devient vécue. Je veux simplement rappeler l’essentiel : sans celles et ceux qui produisent, innovent, embauchent, et sans celles et ceux qui entretiennent le lien social, le prendre soin, la République du quotidien s’affaiblit. Des force vives, pilier de notre République.
Et c’est bien de notre responsabilité collective que de garantir un territoire capable de traduire la promesse républicaine. Un territoire doté de services publics fiables, d’infrastructures, d’un accès réel aux droits, et surtout de confiance.
Dans le prolongement de ces forces vives, je veux parler de celles et ceux qui incarnent la République à hauteur d’habitant : les communes et les intercommunalités, engagées dans un moment démocratique majeur à l’approche des élections municipales.
Dans les grandes crises, on se tourne vers le sommet. Mais dans la vie quotidienne, on se tourne vers le proche. Quand une famille vacille, elle cherche une main tendue, pas une institution abstraite. Quand un jeune décroche, il a besoin d’un adulte, d’un soutien — pas d’une défiance. Quand une personne âgée s’isole, elle attend une présence, pas un plan. Cette proximité est décisive.
C’est dans la commune que l’égalité prend corps : à l’école, à la cantine, dans les équipements culturels et sportifs, dans l’accompagnement à l’accès aux droits, l’attention portée à celles et ceux qui n’osent plus demander. Une commune n’est pas qu’un simple échelon administratif : c’est un tissu de relations, une confiance partagée, un cadre de vie. Un lieu où se dessine et se concrétise de beaux projets.
La Fabrique des possibles.
Cette République du quotidien est incarnée par des visages : les maires, les équipes municipales, les élu·e·s intercommunaux, les agentes et les agents qui font vivre les services de proximité.
Elles et ils portent beaucoup — parfois trop — souvent dans une forme de solitude et dans un climat de tensions croissantes, d’injonctions contradictoires, voire de violences.
L’année 2026, année des élections municipales, est un moment décisif pour la démocratie locale, la confiance et l’engagement. Un moment où l’on mesure combien notre démocratie est fragile, exigeante mais encore vivante. Celles et ceux qui s’engagent méritent respect, protection et considération.
Notre responsabilité collective est aussi de rendre cet engagement possible : par le respect du débat démocratique et de la diversité des opinions.
Dans ce bloc de proximité, une évidence s’impose : le Département est au cœur. Au cœur des solidarités humaines — enfance, handicap, autonomie, insertion. Au cœur des solidarités territoriales — ingénierie, appui aux projets, équité territoriale. Au cœur de ce qui nous lie et nous relie — routes, mobilités, collèges, équipements, investissements.
Avec les communes et les intercommunalités, nous formons le bloc local qui tente de maintenir une stabilité quand tout vacille. Cette proximité se traduit par des actions concrètes : l’appui aux territoires. L’AT54, c’est la solidarité territoriale en actes. André Corzani, Vice-Président à l’aménagement du territoire rappellera lors de notre session nos engagements et notre méthode. Une méthode fondée sur la confiance et le « faire avec ».
Les résultats sont là : des centaines de dossiers soutenus en fonctionnement, plus d’un millier de projets accompagnés en investissement, et derrière ces chiffres, des réalisations au service du quotidien. L’appui au territoire fait du Département un partenaire fiable, capable d’apporter de l’ingénierie et une capacité d’investissement aux territoires et notamment à ceux qui ont peu de moyens.
C’est avec cet esprit de lucidité, de détermination et de proximité que nous ouvrons cette session et abordons le débat d’orientation budgétaire, porté par le Vice-Président Pascal Schneider. Ce débat n’est pas un exercice réservé aux initiés. Il est profondément politique, parce qu’il répond à une question simple : quels droits garantissons-nous, quels services publics tenons-nous, quel avenir préparons-nous ?
La réalité s’impose à nous : la précarité progresse, l’angoisse sociale s’installe, et les tensions internationales finissent toujours par se traduire, très concrètement, dans la vie des gens et dans les budgets publics. La précarité a changé de visage. Elle n’épargne plus personne.
Des travailleurs pauvres, des familles qui basculent au premier imprévu, des jeunes, des personnes âgées isolées, des ménages pris en étau entre loyers, énergie, alimentation, transport et santé.
Et cette précarité se traduit dans les politiques dont nous avons la charge au travers des besoins sociaux en hausse.
Dans le même temps, les crises mondiales — géopolitiques, économiques, climatiques — ont des effets directs ici, sur les habitantes et habitants comme sur nos collectivités. Les Départements sont ainsi devenus le premier amortisseur. Ils subissent à la fois un modèle de financement défaillant et l’addition des crises.
La réalité est connue : un effet ciseaux qui s’aggrave. Des dépenses sociales obligatoires en hausse continue, face à des recettes contraintes, instables et de plus en plus déconnectées des besoins réels.
À cela s’ajoute une incertitude politique nationale devenue chronique, qui rend l’exercice budgétaire toujours plus fragile. Les faits sont clairs. Depuis 2022, les Départements ont absorbé des milliards d’euros de charges supplémentaires sans compensation suffisante. Pour la Meurthe-et-Moselle, concernant les allocations d’insertion et de solidarité cela représente plus de 100 millions d’euros par an non compensés.
À l’échelle nationale, près de soixante Départements sont aujourd’hui en grande fragilité.
Et puis, il y a les réformes mal pensées qui déstabilisent des politiques locales utiles. Je pense à la taxe d’aménagement dont les défaillances de collecte de cette ressource fiscale mettent en danger nos politiques de protection des espaces naturels sensibles et le financement des CAUE. Ici en Meurthe-et-Moselle, nous avons fait un choix clair : celui de maintenir les missions du CAUE, malgré les contraintes budgétaires.
Car quand un Département renonce, ce ne sont pas des lignes comptables qui disparaissent, mais des droits, des accompagnements, des investissements, fragilisant ainsi des parcours et des territoires.
Ce constat appelle une parole collective, ferme et responsable. On ne peut pas demander au bloc local d’être le dernier rempart social tout en organisant son étouffement. Cette situation n’est ni soutenable ni conforme à l’esprit de la décentralisation.
Les Départements ont donc formulé des demandes claires, d’urgence et de sécurisation de leurs politiques publiques. Et nous poursuivrons avec force un plaidoyer simple autour d’un principe non négociable : pas de décentralisation sans libre administration, pas de libre administration sans autonomie financière réelle.
Ici, en Meurthe-et-Moselle nous continuons à défendre notre modèle social français.
C’est dans ce contexte que nous faisons le choix du sérieux budgétaire, sans renoncement. Nous tenons parce que nous avons fait des choix cohérents, une rigueur de gestion, des priorités, une maitrise et un cap politique clair : émanciper, protéger, investir, garantir l’équité territoriale. Oui, la contrainte financière est réelle. Mais nous faisons le choix de préserver le service public, de maintenir l’investissement, de soutenir nos partenaires.
Parce que la République sociale n’est pas un supplément d’âme : elle est le socle.
Maintenir l’investissement est un choix politique et stratégique pour soutenir nos entreprises et les emplois. Un Département qui cesse d’investir affaiblit l’économie locale et renonce à préparer l’avenir.
L’investissement crée de l’activité, améliore le quotidien et protège.
Ce cap se traduit également dans notre politique jeunesse. Le renouvellement du Revenu d’émancipation jeunes en est un exemple fort.
Le bilan est sans ambiguïté : il répond à des situations de grande fragilité, à des trajectoires chaotiques, à des jeunes trop souvent laissés dans les angles morts des politiques nationales. Il permet d’éviter les ruptures, de redéfinir des parcours, de redonner des points d’appui. Reconduire le Revenu d’émancipation jeunes, c’est nous permettre de mieux comprendre les réalités vécues par les jeunes dans leur diversité sociale, professionnelle et de territoire.
Un rapport de l’IGAS confirme les difficultés spécifiques et une précarité plus forte touchant les jeunes vivant en milieu rural, éloignés des services publics, des bassins d’emploi et de formation. Ayant pour principale conséquence, une mobilité entravée.
Dans la ruralité comme dans les quartiers, l’isolement n’a pas la même forme, mais il a les mêmes conséquences : l’éloignement des droits et la restriction du champ des possibles.
En Meurthe-et-Moselle, nous refusons la stigmatisation, les divisions et les slogans. Nous souhaitons comprendre, sans a priori et apporter des solutions. Aucun jeune ne doit être laissé sans solution. Je crois que cette ambition peut être partagée au-delà de nos sensibilités politiques.
La reconduction du Revenu d’émancipation sera accompagnée d’un travail d’étude, de recherche et d’évaluation en lien avec l’université et des expertes et experts spécialistes de ces questions.
Cette ambition s’inscrit dans une cohérence plus large qui touche nos politiques collèges, éducatives, culturelles, sportives. Une chaîne d’émancipation.
Dans cette session, nous prendrons d’ailleurs acte des observations de la Chambre régionale des comptes sur la mixité sociale dans les collèges urbains. Elles confirment un taux d’accueil d’élèves favorisés socialement plus fort dans les établissements privés que dans le public.
Or nous le savons, la mixité scolaire n’est pas un sujet périphérique, c’est un sujet d’égalité, de cohésion et de justice. Les établissements privés sous contrat bénéficient de financements publics. Nous regarderons cela lucidement, sans posture, avec une exigence. Celle de l’intérêt général, l’égalité des droits et la réussite de toutes et de tous.
Cher·e·s collègues,
La période est rude, mais nous n’avons pas été élu.e.s pour commenter la rudesse. Nous avons été élus pour agir et tenir.
Tenir la République du quotidien,
Tenir les solidarités humaines et notre modèle social,
Tenir l’équité territoriale,
Agir pour un monde meilleur, plus juste, plus respectueux du vivant,
Agir pour la jeunesse.
Et dans ces temps incertains, j’emprunterais une citation de Jean Jaurès : « il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent et une confiance inébranlable pour l’avenir ».
C’est avec cet optimisme de combat que j’ouvre cette session.
Je vous remercie.
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